" Seulement qu'allons-nous faire de l'unité ?
D'abord, exister, exister tout simplement physiquement. Exister, c'est-à-dire les structures, leur développement, le militantisme - sans parler de personnalités plus importantes que d'autres, car il est toujours très ennuyeux d'être considéré comme telle dans un congrès de ce genre -. Est-ce que nous sommes des militants ? Je ne sais pas si je suis un militant, ce que je sais, c'est que je passe ma vie avec mes amis à essayer de faire exister physiquement notre organisation politique. Et cela, quelles que soient nos nuances. Et nous sommes assez divisés, nous aussi, nous sommes tous là très bons camarades, en train de bâtir ensemble dans notre petit département, petit ou moyen, je ne sais pas, le socialisme en action.
C'est pourquoi nous avons pris des positions favorables à un certain nombre de thèmes de décentralisation, de collégialité, d'ouverture.. On l'a assez dit, je ne vais pas répéter ce qui a été dit depuis déjà deux jours, excellemment, à cette tribune.
Mais, permettez-moi d'insister sur ce point, il faut aussi que nous existions intellectuellement, par un plus riche apport théorique, et j'ajouterai, pour l'idée que je m'en fais, spirituellement, par une meilleure connaissance de l'homme, et peut-être aussi, par une plus profonde réflexion sur son destin tout au long de sa vie.
Cet approfondissement fait que je crois que la motion B - je m'embrouille dans les lettres, même vis-à-vis de la motion pour laquelle je vote, quelquefois je me trompe - est la meilleure, celle qui demande que la formation au sein du parti connaisse des développements considérables. Exister, s'organiser, se battre sur tous les terrains, militer, je suis, si vous voulez bien, volontaire pour être le militant que vous demandez, un parmi 90 000 aujourd'hui, un parmi 200 000 demain, un parmi les millions de socialistes qui seront, après-demain, les conquérants de la société française .
Pourquoi sommes-nous ici ? Qu'allons-nous faire de l'unité ?
Eh bien, maintenant que notre parti existe, je voudrais que sa mission soit d'abord de conquérir. En termes un peu techniques, on appelle ça la vocation majoritaire.
Je suis pour la vocation majoritaire de ce parti. Je souhaite que ce parti prenne le pouvoir... Déjà le pêché d'électoralisme ! Je commence mal. Je voudrais que nous soyons disposés à considérer que la transformation de notre société ne commence pas avec la prise du pouvoir, elle commence d'abord avec la prise de conscience de nous-mêmes et la prise de conscience des masses. Mais il faut aussi passer par la conquête du pouvoir. La vocation groupusculaire, ce n'est pas la mienne ni celle des amis qui voteront avec moi la même motion.
Mais, conquérir quoi ? Conquérir où ?
D'abord, les autres socialistes, on l'a dit ! Ensuite, je pense - comment cela va-t-il me classer, je ne sais pas encore - je pense qu'il faut d'abord songer à conquérir ou à reconquérir le terrain perdu sur les communistes. Je pense qu'il n'est pas normal qu'il y ait aujourd'hui 5 millions, et quelquefois plus, de Françaises et de Français qui choisissent le Parti communiste sur le terrain des luttes, et même sur le terrain électoral, parce qu'ils ont le sentiment que c'est ce parti-là qui défend leurs intérêts légitimes, c'est-à- dire leur vie.
Je considère que l'une des tâches de conquête du Parti socialiste, c'est d'être, avec modestie aujourd'hui, laissant tomber les " paroles verbales ", comme disent les diplomates, et sans vouloir faire un effet de congrès, le parti le plus représentatif de ceux dont nous avons parlé tout à l'heure. Ceci ne se fera, pardonnez-moi de le dire, qu'au prix d'actions concrètes.
Lucente a raison, je parle de lui parce qu'il a parlé peu de temps avant moi, c'est sur ce terrain-là que nous sommes trop absents, c'est sur ce terrain-là qu'il faut désormais être présents, afin d'être sûrs qu'ils agissent, qu'ils se rassemblent, qu'ils se battent. Nous avons ensuite à conquérir chez les Gauchistes, dans la mesure même où déjà s'établit une tragique confusion : on emploie indifféremment dans les discours les termes " gauchiste " ou " la jeunesse ". Personnellement je ne pense pas que ce soit vrai. Mais ce n'est pas non plus nous qui la représentons, la jeunesse.
Il est un certain nombre de valeurs qui ont été exprimées par la révolte, puis traduites dans un langage et par des actions déraisonnables et mêmes dangereuses du point de vue de la défense des intérêts des travailleurs. Mais ces valeurs là, elles existent, et tant que le Parti socialiste ne les exprimera pas avec conviction, tant que ces valeurs, ce besoin d'être responsable, ce besoin de refuser d'être soumis à des intermédiaires qui vous dérobent finalement votre dignité de citoyen, de travailleur, votre dignité de chaque jour... Parce qu'il y a finalement une sorte de déviation de la démocratie parlementaire qui fait qu'au lieu d'avoir délégué au monarque d'autrefois, et à lui tout seul, le droit de penser et d'agir, la démocratie parlementaire, par ses intermédiaires, a fini par manque d'imagination par confisquer tout cela au citoyen, à l'individu, à celui qui veut être lui-même capable, par l'information et par la formation, par le dialogue et aussi par l'organisation des partis de Gauche, capable de penser lui-même et de décider.
Ces valeurs, on les qualifie parfois d'un mauvais terme - mais les mauvais termes abondent dans nos débats, j'en emploie moi-même - de " qualitatives " ; mais cela veut dire quelque chose, parce qu'assimilant tout l'héritage historique, l'héritage du Socialisme, on voit poindre la certitude que quand même nous aurions, nous, Parti socialiste, bâti la société socialiste, nous n'aurions pas achevé notre tâche, car nous n'aurions pas répondu à certaines interrogations qui étaient dans le cri des révoltés de mai 1968.
Et puis il faut reconquérir les Libéraux. Selon une excellente définition de Guy Mollet et il me permettra de lui emprunter, dans les classifications qu'il a faites dans un ouvrage de la physionomie politique française, les Libéraux qui évidemment acceptent comme nous l'héritage démocratique dans le domaine politique, mais qui refusent nos méthodes et nos structures sur le plan de l'économie.
Mais les voilà placés devant un choix dont on dit encore dans le langage savant qu'il est bipolaire. Il est nécessaire de faire comprendre à ceux qui y sont disposés que s'il s'agit pour eux de choisir entre la tyrannie et la décadence, quand ce n'est pas la pourriture du capitalisme, et le Socialisme, qui leur déplaît parfois par son esprit de système, ou même par ses signes et ses symbole, s'ils veulent la justice et le droit, ils sont de notre côté.
Et puis il y en a d'autres qui sont indéfinissables. Je ne sais pas comment les appeler. Ils ne savent pas eux-mêmes, d'ailleurs, sans quoi ils seraient ici. Ce sont ceux qui se multiplient dans des groupes de toutes sortes qui foisonnent : les usagers du métro, les usagers des transports en commun, les parents d'élèves, les groupes d'action municipale, que sais-je encore...
Il faut que tous ceux-là, qui sont livrés à des organisations anarchiques et qui s'appliquent à faire seulement, comme ils disent, " du concret ", comprennent qu'on ne fait pas du concret et qu'on est écrasé par la société capitaliste lorsqu'on n'admet pas - c'est ma propre évolution, je suis amené à la comprendre - qu'il est impossible de lutter avec efficacité et de transformer la société par un travail individuel, en refusant une puissante organisation politique.
Si nous faisons l'appel parmi tous ceux-là, communistes, gauchistes, libéraux, indéfinissables, de l'action quotidienne, cela fait beaucoup de monde en perspective ; donc cela nous fait beaucoup d'ennemis. Car ceux sur lesquels nous prétendons reconquérir le terrain perdu, ou conquérir un terrain nouveau, il faut qu'ils le sachent, nous sommes leurs concurrents. Et si nous sommes en mesure d'être souvent leurs amis ou leurs alliés, il n'en reste pas moins que dans le combat politique le Parti socialiste, s'affirmant en tant que tel, a l'audace de vouloir assumer toutes les tâches à la fois !
C'est là que le bât va nous blesser. Tant que je m'en suis tenu aux pétition de principe et aux intentions généreuses, comment ne pas recueillir la quasi unanimité des suffrages ? Je veux dire des applaudissements ? Mais il faudra nécessairement distinguer en pourcentage la différence !"
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