Qui sont les principaux fondateurs de l'Humanité ? Quelle était l'ambition de cette vaste entreprise ?
L'Humanité est créé par un groupe de militants issu du Parti socialiste français. Mouvement distinct, faut-il le rappeler, du Parti socialiste de France. Une fois leur décision prise, les amis de Jaurès useront de leur influence pour l'inciter à quitter La Petite République - dont il occupe le poste de co-directeur, depuis 1898 - et prendre en charge la direction du journal. Ces personnalités sont, pour l'essentiel, des intellectuels dreyfusards, peu connus des ouvriers qui ont massivement déserté les rangs du Parti.
Au moment de sa création, l'Humanité est-il le journal de tous les socialistes ?
Non. Il se définit préalablement comme un quotidien, dont le patron est Jaurès. Ce qui ne signifie pas, pour autant, qu'il se pose en journal de tous les socialistes. D'autant que l'opposition est vive entre les affidés du Parti socialiste français et les représentants du Parti socialiste de France, dont Jules Guesde et Edouard Vaillant président les destinées. Cependant, les collaborateurs de l'Humanité sont convaincus que leur influence ne s'exerce que sur une partie de l'électorat socialiste, majoritairement recrutée dans les milieux intellectuels et dreyfusard. C'est bien la preuve que le quotidien ne s'adresse qu'à un nombre infime de salariés. Au grand dam de Jaurès.
L'histoire du socialisme n'est-elle pas soumise à la loi tendancielle de l'intransigeance révolutionnaire contre toute forme de compromis avec la société « bourgeoise » ? Dès lors, l'Huma ne devient-il pas le terrain privilégié d'une opposition entre réformisme et Révolution ?
La lutte entre réformistes et révolutionnaires ne revêt aucune signification particulière. Les problèmes qui se posent alors sont d'ordre stratégique. Et concernent très directement le développement de la société française et l'importance accordée au monde du travail. Or, en 1904, le mouvement ouvrier et la CGT atteignent leur apogée. Leur influence ne sera d'ailleurs plus jamais du même ordre dans l'opinion. Or, l'Humanité naît à l'écart de ce phénomène. Dès lors, l'objectif visant à créer un journal universel demeure un idéal très éloigné du quotidien. Quant au prétendu clivage entre Jean Jaurès et Jules Guesde, il ne repose sur aucun fondement sérieux. A Paris, où l'Humanité finira par s'imposer à la veille de la Grande Guerre, Marcel Cachin sera même le premier guesdiste à s'imposer électoralement, en héritant d'un siège de conseiller municipal, en 1912.
C'est également dans l'Humanité que Jaurès va construire l'unité du mouvement socialiste français qui aboutira à la naissance de la SFIO, le 25 avril 1905…
Absolument. Toutefois, lorsque l'Humanité est diffusé pour la première fois dans les kiosques, la situation de Jaurès est loin d'être facile. Durant l'été 1904, il se rend au congrès de la IIème Internationale, à Amsterdam, où il est bousculé sur ses choix tactiques et stratégiques. Il en sortira convaincu de la nécessité de bâtir l'unité. A l'automne suivant, l'Humanité deviendra un des principaux instruments de cette politique. Les amis de Jaurès et de Guesde feront cause commune avec les proches de Vaillant qui exercent leur mainmise sur Paris, où tout se crée. Cependant, tout ne se règle pas dans les journaux et les cercles intellectuels. Raison pour laquelle Jaurès va devoir s'employer pour apparaître comme le principal défenseur de la cause ouvrière, dont il s'était pourtant éloigné au début du siècle. Mais, ceci est une autre histoire…
Propos recueillis par Bruno Tranchant
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